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Contribution/ La médiocrité comme ambition

« Nous sommes passés, en l’espace d’un demi-siècle, de l’élégance à la vulgarité, de la qualité à la médiocrité ». Quand j’ai lu cette sentence dans le Quotidien libanais « L’Orient-le-Jour », j’ai cru qu’elle visait notre pays, l’Algérie. En fait, il parlait du Liban, qui vit actuellement une crise multidimensionnelle.
Notre sort n’est pas très diffèrent.
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Par Cherif Anane
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Beaucoup d’entre nous ont certainement la nette impression qu’un climat de médiocrité générale s’est installé profondément et durablement au sein de notre société. Cette médiocrité s’est nichée partout, et a infiltré tous nos univers sous des formes diverses affectant notre santé psychique et mentale et accentuant notre indigence économique et culturelle.
Elle a banalisé, dans notre vie de tous les jours, la vulgarité des mœurs, la violence sociale, l’obscurantisme religieux, et même le révisionnisme historique en nous faisant perdre les rares repères que nous avons sauvés d’une colonisation sévère de 132 ans.
D’un autre côté, L’inflation des lois répressives, l’immunité des puissants, la déchéance politique et le marasme économique, aggravé par L’incompétence professionnelle et la pauvreté intellectuelle ont fini par emporter les espoirs de tout un peuple et le pervertir en une entité méconnaissable voire aberrante.
Cette régression multiple a produit de nouvelles mœurs, des codes d’appréciation inédits et un système de pensée inintelligible.
C’est ainsi que l’excellence cède la place à l’insignifiance et à la banalité en transférant le rôle de l’intellectuel à l’expert et celui de l’artiste au technicien. A la place des imams éclairés s’installent de fous prédicateurs incendiaires. Le juge, avec sa belle robe de « juste », s’érige en procureur et ce dernier en bourreau arrogant et inhumain. De son côté, L’hypocrisie évince la sincérité et l’élu du peuple s’offre à l’enchère publique et aux appels d’offre gouvernementaux.
Plus dramatique encore, l’enseignant, jadis considéré comme un prophète (كاد المعلم ان يكون رسولا ), se mue en businessman maitre- chanteur de gamins et le praticien de santé publique en entremetteur pour officines privées. Le bureaucrate, lui, gère ses intérêts du haut de son bureau d’affaires bien protégé et discrètement niché.
Plus choquant encore, le voisin s’érige en censeur de son voisin et l’épicier du quartier en usurier halal. Tous, se rencontrent cinq fois par jour, platement courbés devant Dieu, dans la somptueuse mosquée du même quartier.
L’hypocrisie avilit mais ne tue point.
Lors des cérémonies funéraires pour l’enterrement de nos morts où la décence est supposée être de rigueur, l’on se bouscule pour « l’AJR »tout en bavardant, s’amusant et s’esclaffant vulgairement. Signe plus que significatif de la décadence morale de notre société. Le sacré, piétiné par des âmes plus mortes que le cadavre enseveli.
Cette étrange et insolite société s’est défaite, brutalement, de toutes ses vertus ancestrales. Oubliés le respect (dont celui des morts), la compassion, la générosité et autres valeurs classées, toutes, comme normes primitives.
Oubliées la vénération et l’admiration de l’intelligence, du talent et du génie, dédaignés et peu appréciés par les gouvernants. Leur rendement n’étant plus à la mesure de l’effort fourni, Leur valeur s’est également dépréciée fortement au sein de la société
Le Temps s’avère ainsi maussade Pour la création et la créativité.
La quête de la science et du savoir ne sert plus que comme un faire-valoir pour l’étranger plus que pour le pays lui-même.
Oubliées l’honnêteté, la probité et la fidélité, elles ne produisent rien de matériellement concret dans une société devenue mercantiliste à satiété.
La lâcheté et l’hypocrisie, elles, dirigent et orientent les débats, quand ils existent, exprimant plus d’allégeance que d’intelligence.
Exit le courage, la combativité, la loyauté et l’héroïsme, tous casés dans le chapitre « pour mémoire ».Le légendaire NIF Algérien fait partie, lui aussi, des vieux souvenirs.
Nous sommes ici en présence d’une communauté en décadence accentuée où une seule « qualité » reste visible, côtée et appréciée, « la médiocrité pratique ».
Votre plombier massacre votre installation et vous fait payer le prix double sans regret ni honte. Votre maçon, votre peintre, votre électricien, votre ferronnier ou autres artisans menuisiers vous font avaler mille et une couleuvres à prix d’or tout en vous citant fièrement le Hadith « من عمل عملا فليتقنه » ». Parfaire le service pour lequel on est sollicité n’est plus une obligation morale comme elle devrait l’être et comme elle l’a été de tout temps. A tous les niveaux, Le travail médiocre est devenu la règle.
Au plan managérial et gouvernemental, la médiocrité est encore plus manifeste. Elle est érigée en valeur absolue, «une norme impérieuse qu’il s’agit d’incarner » pour faire partie de la nouvelle Elite.
L’élitisme méritocratique a cédé sa place à l’élitisme médiocratique. Paradoxe pour qui le veut.
Toutefois, il faut admettre que ce profil est très fécond. Baisser la tête pour obtenir un avantage et Courber l’échine pour marquer sa soumission restent des gestes anodins mais qui rapportent gros. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire permet, au pire, de conserver poste et privilèges et, au mieux, obtenir avancement et promotion.
Ne pas formuler d’opinion personnelle, même si on en a, valorise l’infériorité et la soumission face aux patrons. Ne pas prendre de décision qu’après s’être couvert par la hiérarchie est un signe de loyauté qui rassure, chefs et gouvernants aiment ça. Ils aiment les « médiocres » et les courtisent ouvertement. Ils sont en effet conciliants, dociles, obéissants et surtout zélés. Il suffit de leur confectionne un habit d’experts et le tour est joué, ils sont bons pour le service Tous services confondus s’entend ! Ils ne sont pas experts pour rien et l’expert appliques des paramètres préétablis. Aucune crainte d’aucun risque. On les lance sous forme d’hommes -orchestre à qui on peut faire jouer la partition que l’on souhaite.
Malheureusement, Cette sollicitude du pouvoir génère une ambition démesurée chez les médiocres de tout horizon qui, rapidement, prennent conscience que leurs aptitudes présentent de l’intérêt pour les employeurs d’en haut lieu. C’est ce qui explique la dominance de ce genre de profil chez les divers candidats aux élections et aux postes supérieurs. En effet Les fonctions visées n’exigent aucune autre compétence que celle d’être moyen, de préférence très moyen, dépourvu de tous les facteurs d’excellence capables d’indisposer les recruteurs.
Cette médiocrité ambitieuse est en elle-même « un spectacle qui prête à rire ».Quel est l’Algérien qui n’a pas ri aux larmes devant le comportement ridicule de nombreux candidat à la députation et même à la présidentielle ?
Mais le fond du problème n’est pas là. Il est dans l’équation entre l’intelligence et la bêtise. Fatalement, Quand l’intelligence est absente la bêtise s’installe. Simone de Beauvoir, dans Les Mandarins s’insurge justement contre le sort réservé à l’intellectuel en proclamant « je suis un intellectuel et ça m’agace qu’on fasse du mot une insulte ». Cette aberration est devenue monnaie courante dans l’Algérie d’aujourd’hui où les penseurs, les porteurs d’idées novatrices, les créateurs et autres intellectuels et artistes sont classés agitateurs, déstabilisateurs et empêcheurs de « laisser faire et de laisser passer » (je ne vise pas Adam Smith).
Pire même, à l’école, un élève éveillé et intelligent est souvent qualifié d’agité et d’impertinent que les « maitres » réprimandent parce qu’ils préfèrent les enfants (ou adolescents et autres étudiants) qui écoutent docilement et mémorisent passivement. Même Les parents, une fois saisis, ordonnent toujours «d’obéir à ton maitre ».
Première pierre dans l’édification de la « médiocrité» comme norme sociale.
La ruée de ces « faux sauveurs » vers les fonctions essentielles de l’Etat, se présentant en experts et en technocrates, fait courir le risque de voir des catastrophes terribles s’abattre sur le pays en l’absence d’esprits intelligents aptes à les prévoir et à les arrêter. A défaut de solutions, qu’ils sont incapables d’imaginer et de mettre en œuvre, ils recourent à la manœuvre des bouc-émissaire pour vider la société des meilleurs qui restent. La boucle est bouclée ; les problèmes n’auraient concrètement servis qu’à pérenniser et figer des choses en l’état. C’est en cela que réside leur « intelligence pratique » que l’on peut qualifier de mauvais génie, de roublardise ou de ruse. La dérobade du politique leur laisse le champ libre.
Cette disqualification du politique, dépourvu de légitimité et de savoir, facilite l’avènement au pouvoir des médiocres sous des titres pompeux et trompeurs tels le « gouvernement de compétences » ou cabinets « d’experts » que personne n’a élu ni mandaté et qui, en définitif, n’ont de compte à rendre qu’à eux même, étant les seuls « compétents » de l’aveu même du pouvoir qui a facilité leur ascension.
Avec ce modèle de dirigeants, les risques sont très élevés car « même s’ils ne font pas grand-chose, ils peuvent provoquer des catastrophes » et leur ambition démesurée les poussera à viser toujours plus haut. Une fois leur objectif atteint, ils s’attèlent à organiser la société à leur image. ملوكها الشعوب على اشكال
Alors, Les phénomènes décrits plus haut iront en s’amplifiant et l’abime, déjà profonde risque de se creuser plus profondément.
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La chute est et sera terrible.
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Il n’est pas dans mon intention de dénigrer pour dénigrer ni de confondre de simples faits de société avec une crise structurelle de cette même société. Mais, il se trouve qu’on se sente mal chaque fois que l’on essaye de réfléchir à la société dans laquelle on vit. Il y a, en chacun de nous, une masse de souffrance qui cherche à sortir tout à la fois. C’est la raison pour laquelle, la tendance au pessimisme est très répandue dans notre pays. Créer sa colère, et l’algériens le fait souvent, est aussi une manière d’exorciser sa souffrance. Cette réaction psychique, somme toute naturelle, reflète probablement l’immense tristesse dans laquelle baigne l’Algérie « nation et société » selon la formule consacrée du feu Mustpha Lachref.
Certes, verser dans le pessimisme et le scepticisme, n’aide pas nécessairement à se lever de son lit de malade. Mais se voiler la face et préférer l’optimisme béat ne permet pas non plus de faire face aux graves défis qui nous encerclent. Et la médiocrité en est un. Sa prééminence dans toutes les sphères de la société Compromet gravement nos chances de sortir du gouffre dans lequel elle nous a précipités.
Naturellement, émerger de cette crise sociale et politique est une tâche à la fois difficile et complexe qui ne peut être accomplie qu’avec l’engagement de gouvernants éclairés et déterminés. D’où la nécessité d’un système de gouvernement fondé sur des principes politique et moraux s’appuyant eux-mêmes sur une vision large de l’intérêt publique. Il faut bien s’entendre, Un pouvoir technocratique, avec des objectifs techniques, n’est pas outillé pour redresser le pays et encore moins pour guider la société.
Nos problèmes sont avant tout de nature politique et ne seront réglés que par une vision politique audacieuse et consensuelle. Ni Abdelhamid La Science, ni Einstein , ni Bill Gates, ni Jeff Bezos…n’y peuvent grand-chose.
CH. A.

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